Le sacrifice d’Abraham dans la Bible et le Coran : Ismaël ou Isaac ? 1/2 – Ahmadou Makhtar Kanté


Le sacrifice d’Abraham dans la Bible et le Coran : Ismaël ou Isaac ? 1/2

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Introduction

Dans un article publié au mois d’Août 2018, Zul Hijjah (mois de Tabaski 2019), nous avons montré ou plus précisément déduit du Coran, à la suite de quelques rares commentateurs, que c’est Ismaël le fils ainé[1] d’Abraham (paix sur eux) qui a été concerné par l’épreuve du sacrifice et pas Isaac (paix sur lui). Dans les lignes qui suivent, nous reprenons les arguments clés de notre démonstration tout en étant plus précis sur certains aspects du sujet. L’épreuve du sacrifice est une des plus marquantes de celles auxquelles Abraham (paix sur lui) fut confronté dans le parcours initiatique qui va le mener au statut d’Imam de l’Humanité[2]. Ce fut un moment où il fit encore montre de toute la grandeur de sa foi, de sa soumission et de sa totale confiance en Dieu. A l’épilogue de l’épreuve du sacrifice, Dieu le qualifia de vrai croyant, soumis et bienfaisant. C’est le seul prophète que le Coran a qualifié d’ami de Dieu « Et Dieu a pris Abraham pour ami » (Coran 4 :125) Juifs, chrétiens et musulmans revendiquent son héritage spirituel, chacun à sa façon. La Bible parle d’Abraham pas toujours de la même façon que le Coran le fait d’Ibrâhîm. Après une brève revue comparée entre la Bible et le Coran sur le sujet, nous allons proposer une réflexion sur qui d’Ismaël ou d’Isaac était le fils concerné par l’épreuve du sacrifice.

Contexte de l’épreuve du sacrifice 

C’est dans Genèse, 22 : 1-19)[3] qu’on trouve le récit de la Bible se rapportant à l’épreuve du sacrifice. Dans le Coran, le récit de l’épreuve du sacrifice est mentionné intégralement dans la sourate 37, du verset 100 au 113. A la lecture des récits biblique et coranique, on note des différences significatives à propos du contexte des événements de l’épreuve du sacrifice. En effet, selon la Bible, celle-ci se déroule après qu’Abraham a « renvoyé » Agar, la servante égyptienne et son fils Ismaël dans le désert de Paran. Dans ce récit, on note que l’épreuve du sacrifice va donc se dérouler alors qu’Ismaël et sa mère Agar sont loin du pays des Philistins où résidait Abraham[4]. De plus, Isaac y est nommément cité, ce qui ne laisse aucune place à un éventuel débat sur qui d’Ismaël ou d’Isaac sera le fils concerné par le sacrifice : «Après ces choses, Dieu mit Abraham à l’épreuve, et lui dit : Abraham ! Et il répondit : Me voici ! Dieu dit : Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-t’en au pays de Morija, et là offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je te dirai » (Gen, 22 : 1-2)

De son côté, le récit du Coran rapporte que les événements du sacrifice se déroulent après les confrontations entre Abraham et son peuple et notamment après que ce dernier a voulu le jeter dans une fosse de feu pour en finir. C’est après cela qu’Abraham demande à son Seigneur de lui trouver une issue. Suit alors l’annonce de la venue au monde d’un garçon magnanime « ghulâmin halîm » : « Ils dirent : ‘Préparez-lui une construction et jetez-le dans la fournaise’.  Ils voulurent intriguer contre lui, mais ce sont eux que nous avons mis à bas. Et il dit : ‘Je m’en vais vers mon Seigneur, Qui me guidera. Seigneur, donne-moi qui[5] sera d’entre les vertueux. Alors, Nous lui fîmes l’heureuse annonce d’un garçon magnanime » (Coran 37 : 98-101). Cet enfant est qualifié mais pas nommé.

Le récit biblique annonce à l’entame que c’est pour l’éprouver que Dieu commande à Abraham d’aller offrir Isaac qualifié de fils unique, celui qu’il aime, en holocauste. On note en filigrane, une insistance à faire croire qu’Isaac est le fils unique d’Abraham au moment où advient l’épreuve du sacrifice et que c’est lui qu’il (Abraham) aime. On peut déjà se poser la question de savoir pourquoi préciser que c’est Isaac qu’Abraham aime étant donné qu’il n’y a pas un autre enfant que pourrait aimer Abraham ? L’interprétation donnée par les auteurs juifs et chrétiens à ce sujet est que, le statut de fils ainé d’Ismaël ne pouvant être passé sous le boisseau, ce dernier n’est pas un fils légal ! Sa mère Agar est une esclave égyptienne concubine d’Abraham, alors que Sara, mère d’Isaac est une femme libre et mariée comme il se doit au Patriarche.

Cette volonté que partagent le judaïsme rabbinique et le christianisme, de ne pas faire figurer Ismaël dans la lignée légitime d’Abraham a beaucoup à voir avec le refus d’abord judaïque puis chrétien, d’accepter que Muhammad (saws) soit un prophète. En effet, étant donné que ce dernier est un descendant d’Ismaël, il n’est pas un fils du « peuple élu », c’est-à-dire,  de la lignée d’Israël (autre nom de Jacob), fils d’Isaac, exclusivement dépositaire du message auquel l’humanité doit adhérer pour assurer son salut…[6]

La posture juive puis chrétienne qui consiste à refuser que Muhammad (saws) soit le sceau des prophètes et celui illettré que la Thora et l’Evangile ont annoncé indique une méconnaissance du plan divin tel que le décrit si bellement  Martin Lings qui écrit : « Ce n’était pas une seule mais deux grandes nations qui devaient regarder Abraham comme leur père. Deux grandes nations, c’est-à-dire deux puissances bien guidées, deux instruments faits pour accomplir la volonté du Ciel, car la bénédiction promise par Dieu n’est pas d’ordre profane, et il n’est de grandeur devant Dieu que la grandeur selon l’Esprit. Ainsi Abraham fut-il la source de deux courants spirituels, qui ne devaient pas s’écouler ensemble mais suivre chacun son propre cours. »

Il faut ajouter que tout l’Ancien Testament disponible de nos jours parle essentiellement de l’histoire religieuse du peuple israélite (la lignée de Jacob fils d’Isaac). Le judaïsme rabbinique rejette Jésus (paix sur lui) comme prophète et comme Messie. Pour le statut de Messie, le rejet est surtout motivé par la naissance miraculeuse, sans père de Jésus, ce qui fait qu’il ne peut appartenir à la maison de David.[7]

On voit dans le récit de la Bible qu’Abraham ne veut pas que son fils, qui ne se doute de rien, sache que c’est lui qui est concerné par le sacrifice : « Abraham prit le bois pour l’holocauste, le chargea sur son fils Isaac, et porta dans sa main le feu et le couteau. Et ils marchèrent tous deux ensemble. Alors Isaac, parlant à Abraham, son père, dit : Mon père ! Et il répondit : Me voici, mon fils ! Isaac reprit : Voici le feu et le bois ; mais où est l’agneau pour l’holocauste ? Abraham répondit : Mon fils, Dieu se pourvoira lui-même de l’agneau pour l’holocauste. Et ils marchèrent tous deux ensemble. Lorsqu’ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait dit, Abraham y éleva un autel, et rangea le bois. Il lia son fils Isaac, et le mit sur l’autel, par-dessus le bois. Puis Abraham étendit la main, et prit le couteau, pour égorger son fils. Alors l’ange de l’Éternel l’appela des cieux, et dit : Abraham ! Abraham ! Et il répondit : Me voici ! L’ange dit : N’avance pas ta main sur l’enfant, et ne lui fais rien ; car je sais maintenant que tu crains Dieu, et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. Abraham leva les yeux, et vit derrière lui un bélier retenu dans un buisson par les cornes ; et Abraham alla prendre le bélier, et l’offrit en holocauste à la place de son fils. Abraham donna à ce lieu le nom de Jehova Jiré. C’est pourquoi l’on dit aujourd’hui : A la montagne de l’Éternel il sera pourvu.» (Gen, 22 : 6-14) 

A la différence du récit biblique si glacial dans lequel Isaac ne sait pas et subit, le Coran rapporte un dialogue entre Abraham et le fils magnanime dont le nom n’est pas mentionné : « Quand celui-ci fut en âge de l’accompagner, il[8] dit : «Ô mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler. Vois donc ce que tu en penses». Il[9] dit : «Ô mon cher père, fais ce qui t’es commandé : tu me trouveras, s’il plaît à Dieu, du nombre des endurants». Puis quand tous deux se furent soumis et qu’il l’eut couché sur le front, voilà que Nous l’appelâmes «Abraham ! Tu viens de confirmer[10] le songe. C’est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants» C’était là certes, l’épreuve manifeste. » (Coran 37 : 102-106)  

Ce dialogue ouvre un sens qu’on ne trouve pas dans le récit biblique, à savoir que le fils magnanime sait que le songe de son père est un commandement divin à l’immoler et il dit oui. Il accepte dans son cœur de subir l’immolation dignement, avec l’aide de Dieu. Dans le récit biblique, le fils concerné, Isaac, n’est actif que dans la préparation du feu et du bois. Pour la suite, jusqu’au geste qui pourrait lui être fatal, Isaac est passif et subit sans comprendre, dans une ignorance totale de la signification du sacrifice.

Dans la suite du récit, il y a convergence dans le fond. En effet, la voix de l’ange selon la Bible, celle de Dieu dans le Coran interpelle Abraham lui enjoignant de stopper son geste. Puis Abraham finit par sacrifier un bélier grandiose. C’est après avoir levé la main pour immoler le fils magnanime que le Coran utilise pour la première fois dans son récit, le terme d’épreuve là où la Bible l’emploie dès le début. L’objet constant sur lequel porte la convergence entre le récit du Coran et celui de la Bible est la nature de l’épreuve : Dieu veut qu’Abraham manifeste jusqu’où il peut et veut aller dans sa foi, sa soumission et sa confiance en Dieu.

Dans le récit de la Bible, Abraham est qualifié de craignant Dieu, puis, il lui est promis une grande nation comme postérité et un statut de pôle de bénédiction pour le monde : « L’ange de l’Éternel appela une seconde fois Abraham des cieux, et dit : Je le jure par moi-même, parole de l’Éternel ! Parce-que tu as fait cela, et que tu n’as pas refusé ton fils, ton unique, je te bénirai et je multiplierai ta postérité, comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le bord de la mer ; et ta postérité possédera la porte de ses ennemis. Toutes les nations de la terre seront bénies en ta postérité, parce que tu as obéi à ma voix. Abraham étant retourné vers ses serviteurs, ils se levèrent et s’en allèrent ensemble à Beer Schéba ; car Abraham demeurait à Beer Schéba » (Gen, 22 : 14-19)  

De son côté, le récit du Coran qualifie Abraham de (« muslim », soumis), de bienfaisant (« muhsin », au sens de qui a atteint la perfection spirituelle) et de (« mu-e-min », croyant) : « Puis quand tous deux se furent soumis et qu’il l’eut couché sur le front, voilà que Nous l’appelâmes «Abraham ! Tu viens de confirmer le songe. C’est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants» C’était là certes, l’épreuve manifeste. Et Nous le rachetâmes par une bête grandiose. Et Nous perpétuâmes son renom dans la postérité : ‘Paix sur Abraham’. Ainsi récompensons-Nous les bienfaisants, car il était de Nos serviteurs croyants » (Coran 37 : 103-111)


[1] « Louange à Allah, qui en dépit de ma vieillesse, m’a donné Ismaël et Isaac. Certes, mon Seigneur entend bien les invocations. (Coran 14 : 39)

[2] «« Quand ton Seigneur eut éprouvé Abraham par certaines paroles, et qu’il les eut accomplis, le seigneur lui dit : ‘’Je vais faire de toi un Imam pour les gens’’ –‘’Et parmi ma descendance ? ‘’ demanda-t-il.- Mon Pacte, dit Allah, ne s’applique pas aux injustes’»’ (Coran 2 : 124)

[3] http://www.bible-en-ligne.net/bible,01O-22,genese.php

[4] Voir (Gen, 21 : 1-21)

[5] Tous les commentateurs comprennent qu’il s’agit d’une invocation pour une progéniture vertueuse.

[6] Il appert de la recension des arguments mentionnés dans le Coran que les juifs opposent principalement au prophète (Muhammad) son non appartenance à la lignée israélite.

[7] Pour le judaïsme rabbinique, le Messie sera un descendant en chair et en os du Roi David alors que Jésus est né sans père.

[8] Il s’agit d’Abraham

[9] Il s’agit du fils magnanime.

[10] Au sens d’avoir fait le nécessaire pour mettre en œuvre le songe.

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