Divergences musulmanes sur les mois lunaires : et si la solution était le calcul astronomique ? – Ahmadou Makhtar Kanté – Partie 2/3


Divergences musulmanes sur les mois lunaires : et si la solution était le calcul astronomique ?

Partie 2/3

Les arguments des défenseurs du calcul astronomique

Pour ce qui est du point (1 – L’existence d’un consensus (ijmâ ‘) définitif sur l’obligation de l’observation visuelle du croissant de Lune pour déterminer les mois musulmans), grosso modo, il faut tout d’abord retenir que le recours à l’observation visuelle relève du registre des moyens pour déterminer les débuts et fins des mois musulmans et pas du tout du culte en soi[1].

Aussi, de grands oulémas anciens et contemporains soutiennent que le consensus évoqué à ce sujet n’est pas vraiment constitué du point de vue de la définition que les principologues musulmans « usûliyyûn » lui donnent. Ces oulémas expliquent que pour être légalement constitué et par conséquent s’imposer comme règle de la Charia, un consensus doit être explicite et ne souffrir d’aucune divergence. En d’autres termes, tous les oulémas connus pour leurs compétences en la matière devraient tomber d’accord sur une même compréhension de la règle à appliquer.

Voici ce qu’en dit l’Ouléma marocain, al Ghimari : « C’est trop facile d’évoquer un consensus à ce sujet et c’est dit de façon légère. Ne serait-ce que par égard à Ibn Surayj, on ne peut parler de consensus alors qu’il était réputé être le réformateur (mujaddid) de son époque au 3e siècle de l’hégire. Et que dirait-on aussi de Chikhîr parmi les Tâbi‘ines (génération qui suit celle des compagnons du prophète), de Qutayba, Ibn Muqatil, Sadiq et ses compagnons, de tous ces éminents érudits avant et après lui (Ibn Surayj) dont un nombre incalculable de chafiites, imamites, malikites et hanafites »[2].

Dans le même registre, il faut noter que depuis les premières générations de musulmans, y compris l’époque des compagnons du prophète (saws), il y a eu d’autres compréhensions qui remettent en cause le caractère indiscutable de ce supposé consensus[3]. Dans ce cadre, rappelons que de grands jurisconsultes comme Mutarrif ibn chikhîr, Tâbi ‘i, – qui a rencontré un compagnon du prophète (saws), m.87H, Qutayba (m.267H), Ibn surayj (m.306H), Quchayri (m.465)[4] et d’autres ont compris l’expression du hadith « faqdurû lahu » (estimez-le) comme une autorisation du calcul astronomique au sens de la détermination du mois « musulman » à travers le suivi des phases de la Lune en cas de ciel nuageux. Aussi, on trouve dans les ouvrages de Fiqh que les oulémas font la différence entre la science des trajectoires des astres (‘ilmul falak) acceptable du point de vue de la Charia (ce qui renvoie au calcul astronomique) et l’astrologie qui est une prétention à connaitre la destinée humaine à partir des astres (‘ilmun nujûm).

Quant au comptage à 30 jours le mois « faqdurû lahû thalâthîn» (estimez-le à 30), certains oulémas ont soutenu l’avis selon lequel, c’est un procédé optionnel pour les musulmans qui ne maitrisent pas le calcul astronomique. A noter aussi cette pratique du compagnon du prophète (saws) Abdullahi Ibn Oumar, fils d’Oumar Ibn al Khatab qui indique bien qu’il appliquait le principe que nous défendons, à savoir : « il suffit de savoir et pas forcément de voir »[5].

C’est ainsi qu’au XVIe siècle, le grand ouléma et jurisconsulte Subki demande aux gouvernants de ne pas valider un témoignage visuel contredit par les données du calcul astronomique relatives à l’instant de la conjonction[6]. A la même époque, comme le signale l’imam Bajrafil, l’éminent jurisconsulte Ar ramli affirmait que le mois de la Charia n’est pas autre que celui des astronomes[7].

Pour le point (2 – Les motifs d’égalité, de facilité et de prévention des divergences), à l’examen, on se rend compte de ceci : l’observation visuelle n’a pas permis d’éviter des divergences entre les pays musulmans et même au sein de certains d’entre eux. Or, de nos jours, il y a suffisamment de musulmans compétents en matière de calcul astronomique[8] pour collecter les données astronomiques et donner l’information attendue instantanément pour le monde entier. Sur la base du calcul astronomique, il est possible de déterminer les mois musulmans à l’avance. Quant à l’argument de l’égalité, il faut noter que même pour l’observation visuelle, il n’y a pas égalité car c’est toujours une partie des musulmans qui sera capable de voir pour informer les autres. L’argument qui met en avant la sagesse (hikma) qui veut que la Charia prescrive le moyen le plus facile pour la détermination des mois musulmans (ici, l’observation visuelle) sera discuté en détails plus bas. Pour ce qui est de l’argument sur la prévention des divergences, le constat contemporain est là ! Il y a des divergences entre les pays musulmans et au sein d’un même pays qui recourent à l’observation visuelle, et entre les oulémas.

Pour le point (3 – Confusion et manque de confiance), il faut dire que beaucoup d’oulémas parmi les anciens et des plus érudits comme Ibn Taymiya et Ibn Hajar et an-Nawawi se sont montrés fortement réfractaires au calcul astronomique pour déterminer les mois musulmans tout en acceptant son utilisation pour la détermination de la Qibla et des temps légaux des cinq prières[9]. Leur attitude s’expliquerait en grande partie par le fait d’une part, de confondre astrologie et astronomie (pour certains), et d’autre part, d’avoir émis un jugement définitif à ce sujet, sur la base de l’état de l’astronomie à leur époque. Il se trouve que la plupart des oulémas contemporains qui rejettent le calcul astronomique pour la détermination des mois musulmans, restent grandement influencés par ces jugements dépassés au regard des évolutions de l’astronomie. [10]

La réponse à apporter à ces réticences est que l’astronomie moderne s’est constituée comme une discipline scientifique[11] avec toutes les exigences épistémologiques requises et ne peut plus être confondue avec l’astrologie qui relève du domaine de supposées correspondances entre le mouvement des astres et la destinée des humains. D’autre part, le degré de fiabilité et de précision des données astronomiques s’est beaucoup amélioré. C’est ainsi que les astronomes du monde entier sont de nos jours capables de donner, selon une sorte de « ijma » scientifique, à l’avance et à la seconde près, l’instant de la conjonction vraie qui marque le début et la fin de chaque cycle lunaire. Dans ce cadre, c’est le temps écoulé entre deux instants de conjonction vraie qui constitue la durée du mois lunaire.

Toujours à ce propos, certains jurisconsultes ont interprété le seul hadith qui mentionne le calcul (hisâb) astronomique s’entend, dans le sens de l’interdiction du calcul astronomique pour déterminer les mois musulmans ! Voici le hadith : « Nous sommes une communauté illettrée. Nous n’écrivons pas et nous ne calculons pas. Le mois est ainsi, et il plia le pouce, et le mois est ainsi, c’est-à-dire, tantôt 29, tantôt 30 » (Bukhari et Muslim).

D’éminents oulémas comme Ahmad Châkir, Youssouf  al-Qaradawi et Moustapha Zarqa ont réfuté une telle interprétation en considérant que si c’était le cas, cela voudrait dire que l’écriture aussi est interdite dans le culte musulman puisqu’elle est associée au calcul dans ce même hadith ! D’autre part, ces érudits expliquent que le prophète (saws) a juste fait allusion au fait qu’à son époque, dans leur grande majorité, les arabes devenus musulmans ne maitrisaient pas le calcul astronomique[12]. Dans ce hadith, le terme « Oumma »[13] qui a plusieurs significations, doit être compris au sens de la communauté à laquelle s’adressait le prophète (saws). Ce hadith n’est donc nullement un argument irréfutable et catégorique en faveur de l’interdiction du recours au calcul astronomique.

Dans son commentaire du hadith précité, l’éminent commentateur de hadiths, ibn hajar,  dit ceci : « Le calcul désigne ici le calcul des mouvements des astres, dont ils ne connaissaient que quelques rudiments. La prescription du jeûne a donc été liée à la vision du croissant pour éviter la difficulté liée à l’étude des mouvements des astres.[14] » La difficulté vient de ce qu’ibn hajar ajoute après : « Cette prescription continue de s’appliquer au jeûne, même s’il vient après eux des gens qui connaissaient ce calcul. Le sens littéral du texte ne permet pas de lier le jeûne au calcul[15]. Le hadith précédent clarifie cette parole puisqu’il dit : ‘Et s’il vous est caché par les nuages, compléter le compte jusqu’à trente’. Il n’a pas dit : demandez à ceux qui connaissent le calcul. La sagesse[16] de cette prescription est que compter trente jours si le croissant est caché par les nuages place tous les Musulmans à égalité et évite les divergences et les discussions [17]» Certains sont d’avis qu’on peut, en pareil cas, recourir aux spécialistes des mouvements des astres (…) »

On voit que les principaux arguments sur lequel se basent les oulémas, dont l’incontournable ibn hajar, pour déduire de ce hadith que la Charia rejette définitivement le recours au calcul astronomique pour la détermination des mois lunaires sont les suivants : i) La prescription du jeûne est associée à l’observation visuelle afin d’éviter aux Musulmans la difficulté de l’apprentissage du calcul astronomique ; ii) Le sens littéral du texte (le hadith sur le calcul) interdit de déterminer le mois de Ramadan au calcul astronomique ; iii) Le hadith qui prescrit de compléter, en cas de ciel nuageux, le mois de Cha ‘bân à 30 jours exclut le recours au calcul astronomique ; iv) Recourir exclusivement à l’observation visuelle garantit l’égalité entre les musulmans dans le sens où tout le monde peut scruter le ciel et leur évite de tomber dans des polémiques.

Pour répondre à l’argument (i), il importe de noter d’abord que c’est d’une déduction qu’il s’agit et non de quelque chose que le hadith en question dit explicitement, et d’autre part, de ne pas oublier que le prophète (saws) s’adresse à cette première génération de Musulmans. Leur enjoindre d’utiliser le calcul astronomique serait les obliger à aller très loin pour trouver des connaisseurs de cette science, apprendre leurs langues et les signes qu’ils utilisaient, le faire pour chaque mois, faire des arbitrages entre des données différentes, etc. Aussi, il est problématique de considérer que le motif (éviter la difficulté de l’apprentissage du calcul astronomique) demeure même si le contexte a changé et que des Musulmans venus après cette première génération maitrisent le calcul astronomique !

A ce sujet , le grand Cadi contemporain, connaisseur du hadith et jurisconsulte Ahmad Châkir écrit en 1939 ceci : « (…) le Prophète (saws) s’est référé, pour la détermination du début du mois nécessaire à la pratique religieuse, à un fait vérifiable et incontestable, qui était à la portée de tous ou de la plupart des gens, à savoir la vision du croissant à l’œil nu. Cela était plus sage et plus apte à déterminer avec précision la date des pratiques religieuses, étant le seul moyen certain dont on disposait : Dieu n’impose à chacun que ce dont il est capable. Il n’aurait pas été conforme à la sagesse du Législateur de lier la détermination du mois lunaire au calcul et à l’astronomie, alors que les gens n’y connaissaient rien. La plupart d’entre eux étaient des Bédouins qui ne recevaient que rarement des nouvelles des villes, à intervalles irréguliers. Fixer le début du mois en fonction du calcul et de l’astronomie aurait été leur imposer une difficulté excessive. »[18]

Toutefois, il ajoute : « (…) Cette explication est juste, en ce sens que le hadith[19] appelle à se baser sur la vision et non pas sur le calcul. Mais l’interprétation qui en donnée est fausse, quand l’auteur conclut que même s’il venait par la suite des gens connaissant ce calcul, la prescription de se baser uniquement sur la vision demeurerait valable. En effet, l’ordre de s’appuyer uniquement sur la vision est accompagné d’un motif explicitement énoncé : le fait que la communauté était illettrée et ne connaissait pas l’écriture et le calcul. Or, l’application d’une prescription liée à un motif dépend de la présence ou de l’absence de ce motif. Si la communauté a cessé d’être illettrée et a appris l’écriture et le calcul, si ces connaissances sont disponibles à un grand nombre de gens et si tous, l’élite aussi bien que les gens simples, peuvent connaitre avec certitude le début du mois, grâce à un calcul aussi fiable sinon plus que la vision du croissant, alors le motif de l’illettrisme n’existe plus. Il faut par conséquent se référer à la connaissance la plus sûre et déterminer le début des mois lunaires sur la seule base du calcul, en ne se référant à la vision du croissant que lorsqu’on n’a pas accès à la connaissance certaine basée sur le calcul, par exemple dans le cas de nomades ou de villages isolés [20]»

L’argument de base de cet éminent Cheikh égyptien, difficilement réfutable du point de vue du Fiqh, c’est qu’on ne peut continuer de se prévaloir d’un jugement motivé par une contrainte qui n’est plus d’actualité.

Relativement à l’argument (ii) qui soutient que le sens littéral du hadith sur le calcul astronomique indique que ce procédé est interdit, voir la réponse que nous avons apportée plus haut au point (3 – Confusion et manque de confiance) qui remet en cause une telle compréhension.

Pour l’argument (iii), si on accepte que rien alors dans la Charia n’interdit le recours au calcul astronomique, et qu’on revoie l’expression simpliste très partagée au sein de l’opinion « la sounna veut qu’on observe », on pourra alors remettre l’expression prophétique « estimez-le à 30 » en cas de ciel nuageux dans son contexte. En effet, il faut juste se dire que ce comptage était le mode d’estimation (comme l’indiquent les expressions « complétez-le », « estimez-le ») du mois lunaire le plus simple à une époque où les musulmans ne maîtrisaient pas le calcul astronomique. En effet, en cas de ciel nuageux, il fallait bien trouver une solution, alors le prophète (saws) a recommandé aux musulmans de son époque d’estimer le nombre de jours de Cha ‘bân par excès, c’est-à-dire, 30 jours dans leur localité. Encore une fois, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’estimation (taqdîr) et non d’exactitude. En effet, il est possible qu’en ce moment, le nouveau croissant de Lune était visible ailleurs. D’ailleurs, de nos jours, on peut avoir l’information de la visibilité du nouveau croissant de partout dans le monde à l’instant. S’y ajoute que grâce au calcul astronomique, on peut connaitre à l’avance les instants de conjonction et savoir si le mois compte 29 ou 30 jours.

Pour l’argument (iv), voir plus haut, notre réponse au point (2 – Les motifs d’égalité, de facilité et de prévention des divergences)

Pour le point (4 – Le moyen (al wasîla) pris pour la cause légale (as sabab ach-char ‘i), le Cheikh Faysal mawlawi est un des jurisconsultes contemporain qui a le plus insisté et clarifié la confusion qui subsiste à ce sujet. Pour lui, les opposants au calcul astronomique font une confusion entre la cause légale d’une prescription islamique « as-sabab ach-char ‘i » et le moyen « al wasîla » par lequel on en détermine l’effectivité.

Au fait de quoi s’agit-il ? Pour répondre à cette question il est nécessaire de rappeler ce que les principologues musulmans visent par les termes de cause légale et de moyen. Grosso modo, ces derniers expliquent que la cause légale est quelque chose de clairement définie (sans équivoque), tangible et stable (invariant) dont la présence implique l’obligation d’appliquer la prescription de la Charia en question[21]. Le moyen (sous-entendu légal) est ce qui permet de déterminer l’effectivité de la cause légale.

Pour des raisons pédagogiques, considérons l’exemple des cinq prières : c’est « l’entrée (avènement) » de son temps légal (dukhûlul waqt) qui est la cause légale de l’accomplissement des cinq prières quotidiennes. En d’autres termes, c’est seulement et seulement si leur temps légal advient qu’il devient obligatoire d’accomplir la prière y prescrite. Le moyen ou mode traditionnel de détermination de la cause légale des cinq prières consistait à observer la silhouette d’un objet dans la journée et de l’horizon ou les étoiles le soir. Pourtant, de nos jours, aucun jurisconsulte ne conteste l’utilisation du calcul astronomique comme moyen légal de détermination des temps légaux des cinq prières !

Le cheikh Faysal mawlawi s’appuie sur de grands oulémas comme An-nawawi et d’autres pour dire que c’est « l’entrée (avènement) » du mois (dukhûluch-chahr) qui est la cause légale du culte y associé que ce soit le jeûne ou autre (pèlerinage, délai de viduité, jour Arafat, Achoura, etc.). Le Coran ne donne pas un mode de détermination de l’avènement du mois de Ramadan ni d’aucun autre mois. Les versets déjà recensés indiquent tout juste que le calcul (hisâb) du mois « musulman » peut se faire à partir des phases de la Lune (« manâzil », « ahilla »). C’est donc la connaissance du début et de la fin d’un cycle lunaire qui est requise.

Un autre argument des opposants au calcul astronomique consiste à soutenir que l’observation visuelle est une pratique cultuelle en soi (‘ibâda) et par conséquent  immuable ! Cette croyance ne résiste pas à l’analyse. En effet, dans le cas du mois de Ramadan, le culte en soi, c’est le jeûne en tant que tel (c’est-à-dire l’abstinence), l’objectif ou la finalité, c’est la Taqwa (crainte révérencielle de Dieu), son temps légal, c’est la durée du mois de Ramadan (29 ou 30 jours), sa cause légale, c’est l’avènement  du mois de Ramadan. La façon de déterminer le début et la fin de ce mois est du registre du moyen et pas du culte.

Les opposants au calcul astronomique soutiennent à la suite de l’éminent Faqih, al qarafi, que s’ils acceptent le recours au calcul astronomique pour la détermination des temps légaux de prière, c’est que rien ne s’y oppose. C’est lié au mouvement du Soleil, et juste importe le caractère approprié du moyen utilisé à cette fin, ce qui est le cas du calcul astronomique. Par contre, disent-ils, pour ce qui est de la détermination du mois lunaire, les hadiths du genre « Jeûnez si vous le voyez et rompez si vous le voyez… », « Ne jeûnez pas avant de l’avoir vu et ne rompez pas avant de l’avoir vu… »  constituent un argument catégorique et définitif sur ceci que seule l’observation visuelle (et le cas non échéant, le comptage de 30)  est conforme à la Charia.

Nous pouvons répondre à cette louable posture qui est motivée par une volonté de rester fidèle aux références scripturaires comme suit :

Premièrement – si on veut rester fidèle aux hadiths qui traitent la question de la détermination des mois musulmans, on ne sélectionne pas ou on n’évacue pas certains en faveur d’autres sauf pour ceux qui ne sont pas suffisamment authentifiés par les oulémas qualifiés en la matière. Dans ce cadre, il faut tenir compte du hadith qui évoque le calcul astronomique dans un nouveau contexte où la Oumma est devenue compétente en la matière ;

Deuxièmement – ce n’est pas la question du moyen ou du mode de détermination du mois musulman qui se pose à travers les hadiths susmentionnés comme « jeûnez si vous le voyez et cessez de jeûner si vous le voyez » ou « Ne jeûnez pas avant de l’avoir vu et ne rompez pas avant de l’avoir vu… ». En effet, remis dans leur contexte, on se rend compte qu’il était plutôt question de la nécessité d’une séparation nette entre le mois de Cha‘bân qui précède le mois de Ramadan et entre ce même mois et Chawwâl qui vient après. C’est pour éviter qu’il y ait anticipation et/ou prolongement du mois de Ramadan que le prophète (saws) a demandé aux arabes devenus musulmans de marquer cette séparation par le moyen le moyen auquel ils étaient habitués, à cette époque, à savoir : l’observation visuelle[22] lorsque la prescription du jeûne du mois de Ramadan est advenue. C’est dans ce cadre qu’il faut mettre le hadith comme « N’anticipez pas le jeûne du Ramadan d’un ou de deux jours » et qu’il faut comprendre cette profusion de hadiths sur la détermination du mois de Ramadan.

De son côté, l’Assemblée mondiale du Fiqh[23] a adopté une résolution selon laquelle il faut tenir compte de l’instant de la conjonction calculé par les astronomes pour confirmer ou infirmer les témoignages visuels. Mais, elle ne fait pas l’option d’aller jusqu’au bout de sa logique qui voudrait que soit accepté une détermination des mois musulmans par le calcul astronomique.

Ahmadou Makhtar Kanté
Imam, écrivain et conférencier
Fondateur du portail web : « www. tibiane.com »
Dakar, le 16 avril 2020 / Cha ‘bân 1441H


[1] Certains entretiennent cette croyance, ce qui rend difficile un débat à ce sujet. Le Cheikh contemporain Mustafâ Zarqâ dit à ce propos : « Il est clair d’après tout cela que l’ordre d’adopter la vision de la nouvelle lune n’est pas dans le sens que cette vision est un acte cultuel en soi. Il s’agit plutôt du seul moyen à leur disposition à cette époque, permettant à ceux qui sont dans ce cas, c’est-à-dire, illettrés n’ayant aucune connaissance de l’écriture et du calcule astronomique, de déterminer le début et la fin du mois lunaire » voir lien « https://www.havredesavoir.fr/pourquoi-diverger-sur-le-calcul-astronomique/ »

[2] Voir notre ouvrage « Astronomie et Charia, 2018 »

[3] Le problème d’interprétation se pose notamment en cas de ciel nuageux : de grands compagnons hommes et femmes comme Oumar, Ali, Abdullah ibn Oumar, Aïcha, Asmâ bint Abi bakr et d’autres procédaient à une estimation par calcul des phases de la Lune lorsqu’au soir du 29e jour du mois en cours, le ciel était nuageux.

[4] Grand ouléma et imam, m.465H. Il dit : « si le calcul conclut que le croissant apparait à l’horizon de façon visible s’il n’y a pas d’obstruction comme la couverture du ciel par exemple, ceci relève de l’obligatoire par la présence de la cause légale et la vision en tant que telle n’est pas une condition d’obligation… », cité par Mohamed Ramousi dans son livre « Le calcul astronomique en question », 2015-1436, Ed, ALBOURAQ, p46. Dans la même veine, al qaylubi rapporte ces propos d’al-‘Abbadi : « Si le calcul catégorique indique l’impossibilité d’observer la nouvelle lune, l’attestation des témoins intègres de l’avoir vu n’est pas accepté et leur témoignage sera rejeté ». Puis, al-Qoulaybi dit : « Ceci est clair et manifeste. Dans ce cas il n’est pas permis de jeûner. Contrevenir à cela n’est qu’obstination et arrogance. » Voir ce lien « https://www.havredesavoir.fr/pourquoi-diverger-sur-le-calcul-astronomique/

[5]  Si au soir du 29e jour du mois de Cha ‘bân, le ciel était nuageux gênant ainsi l’observation visuelle, il jeûnait le lendemain considérant que celui-ci (le croissant de Lune) était présent. Ce qui veut dire qu’il procédait à une estimation selon laquelle le mois faisait 29 jours et que ce sont les nuages qui empêchaient de voir le croissant de Lune. La pratique de ce compagnon ne correspond donc pas à ce qui est communément considéré comme une tradition établie, à savoir, compter 30 jours le mois de Cha ‘bân si au soir du 29e jour, des nuages couvrent le ciel et gênent la vue. Il découle de ce qui précède que ce compagnon procédait à une estimation (taqdîr) et considérait que la possibilité de voir le croissant de Lune ou son observabilité était suffisante pour déterminer le début du mois de Ramadan.

[6] Cité par al Qaradawi dans son ouvrage, La sounna du prophète, Al Qalam, 2002

[7] Voir ce lien http://www.mohamedbajrafil.com/non-consensus-sur-consensus-cas-determination-du-mois-ramadan

[8] Le développement des techniques d’information et de télécommunication et la coopération scientifique internationale et entre les gouvernements des pays musulmans est tel qu’il est facile de véhiculer les données astronomiques pour que toute la Oumma en prenne connaissance à l’instant. Surtout que non seulement, le calcul astronomique permet de dessiner des cartes de première visibilité pour le monde entier, en plus, il permet d’avoir des données sur des dizaines d’années à l’avance sur l’instant des conjonctions successives qui marquent les débuts et fins des cycles lunaires et aussi sur les instants de coucher du Soleil et de lever, idem pour la Lune.

[9] Zarqa dit ceci à ce propos : « Dans son commentaire du « mouwatta », az-Zorqani relate les propos suivants d’an-Nawawi : ‘Ne pas se fier au calcul des « astrologues » (c’est l’astronomie qui est visée en réalité)  car il s’agit de conjecture et d’approximation. On ne prend en compte que ce qui permet d’identifier la direction de la qibla et les temps légaux » C’est-à-dire que le calcul est pris en compte uniquement pour les temps légaux de la Prière. » Voir ce lien https://www.havredesavoir.fr/pourquoi-diverger-sur-le-calcul-astronomique/

Zarqa a raison de dire que c’est moins compréhensible que des oulémas vivant à l’époque moderne adoptent la même attitude à l’égard du calcul astronomique mais cela se comprend si l’on sait que la plus part des institutions qui forment les oulémas contemporains sont déconnectées de l’enseignement des savoirs scientifiques et des techniques y associées

[10] Ces réticences sont étroitement liées au niveau de développement du calcul astronomique à leur époque. Le même problème de la marge d’erreur se pose pour le calcul astronomique relativement à la détermination des temps légaux des cinq prières. Et pourtant, ce procédé est largement accepté de nos jours partout dans le monde musulman ! Aussi, il faut savoir que l’erreur sur l’estimation par le calcul astronomique est prise en compte dans les modèles mathématiques développés par les astronomes modernes, ce qui n’est pas le cas de l’observation visuelle en cas de ciel nuageux. Une estimation (taqdîr) veut dire qu’on essaye de s’approcher de la vraie valeur de ce qu’on cherche à quantifier. Donc, on ne peut pas reprocher à une estimation de ne pas être exacte à 100%. Car, même pour l’estimation à 30 jours du mois en cours en cas de ciel nuageux, cela ne veut pas dire que le croissant de Lune n’était pas visible au soir du 29e jour. On sait aussi que l’estimation est pratiquée sur la distance requise pour réduire les prières de 4 unités à 2, sur le poids en nature à donner pour la zakat de fin de jeûne, etc. C’est dire que l’estimation (taqdîr) est connue en Droit islamique sans que la marge d’erreur qu’elle comporte ne pose problème.

[11] Ses modèles théoriques, ses méthodes, ses outils et techniques, son approche multidisciplinaire qui sollicite maintes disciplines scientifiques comme la cinétique, la chimie, l’astrophysique, la spectrographie, les mathématiques, des instruments optiques, comme des télescopes de plus en plus performant, des caméras sophistiquées, des sondes, etc. De nos jours, l’instant de la conjonction Soleil – Lune – Terre est déterminée à la seconde près grâce au calcul astronomique, ainsi que l’avènement d’éclipse et d’autres phénomènes astronomiques des années à l’avance.

[12] Ces oulémas considèrent que dans ce hadith, il est question de ikhbâr (donner une information) sur le niveau de connaissance des arabes de cette époque mais nullement d’interdiction (nahyu) dont la définition obéit à d’autres règles.

[13] Dans le commentaire de ce hadith, ibn hajar dit que le prophète (saws) s’adressait aux gens qui étaient devant lui et qui ne connaissaient que quelques rudiments du calcul astronomique…

[14] Cité par al Qaradawi dans son ouvrage, La sounna du prophète, Al Qalam, 2002, pp 188-189

[15] Dans le sens de lier l’effectivité de la prescription du jeûne au calcul astronomique (pour déterminer le mois de Ramadan).

[16] Hikma

[17] Cité par al Qaradawi dans son ouvrage, La sounna du prophète, Al Qalam, 2002, pp 188-189. Il faut entendre ici discussions au sens de polémiques.

[18] Cité par al Qaradawi dans son ouvrage, La sounna du prophète, Al Qalam, 2002, pp 186-187

[19] Sur le calcul astronomique

[20] Cité par al Qaradawi dans son ouvrage, La sounna du prophète, Al Qalam, 2002, pp189-190

[21] A ce sujet, voici ce que dit le Cheikh ‘Abdul wahhâb khallâf de la notion de « sabab » dans un ouvrage de référence en la matière : « Ce terme est défini comme l’attribut évident et constant que la Charia a identifié comme étant l’indication ou la cause immédiate d’un jugement légal (hukm) de telle sorte que si la cause est présente cela nécessite l’application d’un jugement, et si elle n’est pas présente le jugement ne s’applique pas. Nous avons déjà dit qu’il y a une différence entre « sabab » (cause) et « ‘illah » (motif). (…) La cause peut être un acte, une parole, un repère temporel ou autre chose. Prenons ces exemples : la Charia a fait de l’heure la cause légale de la prescription de la prière : « Accomplis la prière au déclin du Soleil » (Coran, 17 : 78) ; être au courant de l’avènement du mois de Ramadan est la cause légale de la prescription du jeûne » On note que cet auteur ne dit pas que c’est la constatation visuelle du nouveau croissant de Lune qui est la cause légale du jeûne du mois de Ramadan. Abdul wahhab khallâf, « ‘ilmu usûlil fiqh » (Fondements du Droit islamique), Ed., le Caire, 1986, p.117, cité dans mon ouvrage « Astronomie et Charia », 2016, Dakar

[22] Il est illicite de jeûner juste avant le début du mois Ramadan par précaution. Les oulémas affirment que le sens du hadith est le suivant : « N’abordez pas le mois de Ramadan en jeûnant par précaution et par crainte que le mois n’ait commencé malgré l’invisibilité du croissant de lune » (Fath Al-Baari). Voir ce lien https://www.islamweb.net/fr/article/159955/

At-Tirmidhi, qu’Allah lui fasse miséricorde, a dit : « Telle est la ligne de conduite des oulémas : ils ne recommandent pas de jeûner avant le mois de Ramadan en ayant l’intention de s’acquitter du jeûne du mois Ramadan. En revanche, si un homme est habitué à jeûner ce jour-là et que ceci coïncide avec le jour en question, il n’y a aucun mal à cela ». Voir https://www.islamweb.net/fr/article/159955/

Le hadith dénote la légitimité de faire une distinction ostensible entre ce qui est obligatoire et surérogatoire dans les actes dévotionnels. Ainsi l’interdiction de jeûner le jour suivant la nuit du doute (le jour suivant le 29 du mois de Cha’baane) permet de distinguer le jeûne surérogatoire du mois de Cha`baane du jeûne obligatoire du mois de Ramadan). Il est également interdit de jeûner le jour de l’Aïd qui sépare la fin du mois de Ramadan et le premier jour du mois de Chawwaal. De la même manière, Ibn `Abbas, qu’Allah soit satisfait de lui et de son père, et un groupe de prédécesseurs ont recommandé de séparer les actes religieux obligatoires des actes surérogatoires en parlant, en changeant de position, en marchant un peu, en faisant un pas en avant ou un pas en arrière. Voir https://www.islamweb.net/fr/article/159955/

[23] Institution de la Ligue Islamique Mondiale

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